Lorsque j’ai rédigé l’article qui a fait le bruit que l’on sait, c’était avant tout un pied de nez, un clin d’œil destiné à quelques amis sur un blog qui traite de tout et de rien (surtout de rien). Cet article, intitulé en réalité « Plaidoyer pour un prof », était complété par des gifs animés rendant le tout plus léger et se concluait bien par un « je t’emmerde » qu’on se permet entre amis, mais accompagné d’un bisou et d’un « sans rancune ».

Qu’importe. Une fois sur enseignons.be, il a entraîné un tas de réactions surprenantes : lettres de remerciements, lettres d’insultes, échanges parfois. Deux réponses publiques également : l’une fadasse, l’autre inutilement agressive. On a également relevé mon engagement en politique, sous-entendant par là que seuls les profs avaient le temps pour cet engagement… (Sous-entendu quelque peu vexant pour les non-enseignants militants qui deviennent du coup des jean-foutres eux aussi, mais soit…)

Et tout ce qui a hanté mon esprit durant ces quelques jours, c’est une seule et simple question : pourquoi, alors qu’un grand nombre d’articles sur enseignons.be traitent de sujets passionnants autant pour les professeurs que pour les parents – nous parlons tout de même de décisions concernant leurs enfants-, pourquoi aucun de ces articles n’a le dixième du retentissement d’un petit article au second degré traitant de vacances? Le bilan Simonet, 14 partages. La lutte contre l’absentéisme scolaire ? 49 partages. Un article provoc sur les vacances, 13573 partages…  Ne trouvez-vous pas ça interpellant?

Alors j’ai décidé de profiter de ces quelques minutes de « buzz » pour tenter de parler un peu des sujets qui comptent ou du moins qui m’importent à moi. Que cela entraîne une nouvelle polémique, peu me chaut. Parlons, échangeons, réagissons ! Mais ne restons pas indifférents…

Les professeurs font beaucoup de bruit, souvent sans être entendus, mais ils le font pour vos enfants. Il serait bien de les entendre quand ils parlent d’autre chose que du poids de leur sac ou de leurs préparations. Le débat est complexe, puisque nous ne sommes pas forcément tous d’accord sur les méthodes à adopter, sur les causes des problèmes ni même sur les conséquences qu’ils auront. Quoiqu’il en soit, nous assistons aux premières loges à un changement sociétal qui semble ne pas encore vous avoir sauté aux yeux.

Les enfants que nous avons devant nous changent. Quelque chose se passe.

Premièrement, la langue change.

Peut-être que je dramatise, peut-être que « ça a toujours été comme ça », comme le pensent certains de mes collègues. J’expose ici un avis personnel. Mais selon moi, nous sommes en train de revoir l’Histoire, d’entrer dans une nouvelle époque où, par exemple et comme par le passé, certaines classes sociales auront accès à la lecture et à l’écriture et d’autres pas. Lorsque l’on observe les résultats de l’enquête PISA – qui contente tout le monde dès lors que l’on ne regarde que le résultat global de la Belgique sans comparer région wallonne et région flamande ou germanophone – il y a de quoi s’inquiéter. Nous sommes tout de même bien en-dessous des deux autres communautés de notre pays.

J’ai été professeur de français pendant 13 ans. Je le suis encore mais j’ai repris une charge d’Histoire. Parce que j’ai la sensation que le français se meurt, ma bonne dame. Et tous les décrets, programmes et évaluations semblent s’acharner à le mettre à mort. On ne peut plus faire de « l’orthographe systématique »- en faire revient peu ou prou à un acte de résistance. Quasiment plus de grammaire pure non plus. La plupart des livres que nous donnons à lire sont des romans « de littérature jeunesse », que je ne critique pas mais qui, selon moi, pourraient parfois rester à la maison. On entraîne les élèves à réussir des épreuves évaluant des compétences type qu’ils exécutent presque machinalement. Les épreuves d’écriture sont soumises à des « critères d’évaluation » si contraignants qu’un texte quasiment incompréhensible obtient la moitié du score (ce qui rend le résultat de l’enquête PISA d’autant plus inquiétant). Le résultat? Plus Un SEUL de mes élèves ne peut écrire quelques lignes sans faute. Plus un. Même la jeune journaliste du Vif qui m’a répondu publiquement a d’abord fait une faute de concordance des temps qu’elle a corrigée ainsi qu’une erreur de construction… La dame qui me répond sur enseignons.be, celle-là même qui a fait également quelques fautes, estime qu’il faut quatre heures pour écrire un petit texte humoristique… Je comprends mieux pourquoi certains parents pensent que les enfants croulent sous le travail s’ils estiment qu’il faut quatre longues heures pour écrire quelques lignes…

Alors oui, certains élèves s’en sortent mieux, rédigent plus ou moins correctement, comprennent assez bien les textes étudiés. Mais ce sont les enfants très suivis à la maison, ce qui revient à dire que ce n’est donc plus l’école qui apporte l’écriture. Où est alors l’égalité des chances?

Cela reste bien entendu ma propre vision des choses mais je sais que nombre d’enseignants la partagent. Je souhaite sincèrement que ce ne soit pas le cas de tous mes collègues mais pour ma part, c’est ainsi. Et il me semble que ça mérite réflexion. Or, nous n’avons jamais l’occasion d’évoquer ces sujets avec les non-enseignants. Ni même assez longuement entre nous.

Suis-je en train de dire que les enfants deviennent « bêtes »? Absolument pas. Je constate avec plaisir qu’en Histoire, les progrès se voient. Ils intègrent les compétences sans plus de souci qu’il y a quinze ans. Cependant, il faut d’abord les aider à lire les textes, traduire le vocabulaire jamais vu et pourtant parfois basique. Leur seule difficulté dans ce cours réside donc dans la lecture. Ils coincent également au moment de rédiger des réponses construites mais nous ne comptons plus l’écriture et pour peu qu' »on voit ce qu’ils veulent dire », on s’en contente.

Qu’on ne vienne pas me répondre que j’attaque ici les instituteurs. Ils n’ont pas d’autre choix que d’enseigner, comme nous, ce qu’on leur impose. Je ne suis pas convaincue par les nouvelles méthodes d’apprentissage de la lecture, mais eux non plus et elles leur sont imposées. Et tout le monde laisse faire.

Le nivellement par le bas de notre belle langue aura pour résultat l’asservissement d’une grande partie de la population. C’est un grand mot? Certes. Mais ces gens n’auront pas d’autre choix que de consulter des écrivains publics pour rédiger une lettre protocolaire, un CV ou une lettre de motivation. On me rétorque parfois que « ça a toujours existé ». Certes une fois de plus. Mais il y a deux générations, l’école devenue obligatoire avait fini par donner des bases à tous. Ma grand-mère, fermière qui n’a jamais fait d’études, est sortie de primaire et écrit toujours sans une faute aujourd’hui. N’est-il pas de notre devoir de continuer ce progrès-là? Retirer au peuple l’accès à la langue écrite revient à le soumettre. Et tout le monde trouve ça normal et anodin.

Ou alors la langue mourra. Peut-être que c’est à cela qu’il faut se résoudre. Il sera normal de trouver des secrétaires qui ne se référeront qu’aux programmes d’autocorrection des ordinateurs, normal de voir des menus remplis de fautes, des PV avec douze fautes d’accord. Normal et peut-être pas si grave que ça le semble aux profs de français qui l’aiment, cette langue.

Ensuite, l’école qui, il y a cinquante ans, était réellement vue comme un escalier social, a perdu une part de son sens. Des enfants de 14 ans voient la réussite par la notoriété d’un Secret Story. D’autres s’abrutissent pendant des dizaines d’heures par semaine devant des jeux vidéos qui finissent par ressembler à s’y méprendre à des addictions sévères, envisageant vaguement de devenir concepteurs sans même envisager de s’intéresser aux cours d’informatique ou de mathématiques… Facebook est devenu un mode de vie où l’on a le droit de tagguer des amis dans des insultes, où des groupes entiers moquent une personne ou une école, appeler une amie « ma salope à moi » est devenu naturel. Et tout cela semble laisser tout le monde froid.

Nous avons pourtant des suggestions. Certaines sont presque unanimes. Nous étions par exemple presque tous contre la suppression de la deuxième année professionnelle et le passage automatique en fin de deuxième après trois ans dans le cycle, pour un nombre de raisons important que je n’aborderai pas ici. Nous ne comprenons pas les règles strictes de NTPP qui limitent nos chefs d’établissement au point qu’il n’y a pas assez d’heures pour diviser des classes trop nombreuses ou pour engager un éducateur de plus pour surveiller des cours de récréations parfois disséminées sur des surfaces gigantesques.

On nous répondra que les budgets manquent, évidemment. Loin de moi l’idée de vouloir faire prévaloir notre métier sur le vôtre, quoi que vous ayez retenu de mon précédent article… Cependant il a une répercussion sur tous les autres si je ne m’abuse. Vos successeurs viennent bien de quelque part…

Il se passe quelque chose. Les enseignants assistent à un événement aux premières loges. Je crois que c’est ce malaise qu’ils tentent parfois de vous faire entendre. Pas parce que notre métier est plus dur que le vôtre, mais parce que notre métier vous concerne tous. C’est peut-être cette inquiétude/incompréhension que j’ai voulu rétorquer aux amis auxquels j’écrivais. Nous avons la sensation parfois de plus nous inquiéter que bien des parents de problèmes qui, finalement, ne concernent pas nos propres enfants. C’est d’ailleurs la seule raison pour laquelle je me suis engagée en politique… Pas pour qu’on entende que je travaille. Mais pour qu’on entende les sujets qui me paraissent vitaux. J’espère donc que ces quinze minutes de notoriété toute relative feront que mes détracteurs liront ce texte également. Même si je n’y parle pas de vacances ou si je n’y dis pas de gros mots.

Il se passe quelque chose. Et ce quelque chose concerne vos enfants.