Ode à ma langue…
J’ai la joie/le malheur/la folie (biffez la mention inutile), d’enseigner le français.
Pardon, j’ai EU la joie/la folie/le malheur d’enseigner le français pendant 13 ans. Depuis, par un curieux hasard, je suis prof d’histoire. Et ça me remonte le moral.

J’en étais venue à envisager mon travail (qui est une vocation. On n’est pas prof pour les vacances, c’est un mensonge, ça…) (enfin pas QUE…) comme une sorte de course vaine contre la nouvaile logik des chausse.

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Bah vouich, parce qu’aujourd’hui, l’orthographe, ma bonne dame, ce n’est plus qu’est-ce que c’était…

En gros, tout le monde s’en fout, parents, élèves, voire collègues.
Du stagiaire qui vous passe entre les mains et qui obtient son diplôme en vous envoyant “Je répond à votre lettre” et des leçons truffées de “Corriges l’affirmation ci-dessous” et autres “Je demande aux élèves si l’auteur du texte a-t-il voulu transmettre ce message”.
Au parent qui pense que “c’est pas très juste de retiré des points juste pck mon fils à fait des fautes d’orthographe. On comprenais quand même le sens du texte, s’est ça l’important.”
Aux élèves qui avouent que les parents s’en foutent et que non, ils n’ont jamais appris ça en primaire.

Sans parler des collègues qui mettent des notes au journal de classe, sans même avoir honte d’y glisser une faute d’orthographe grosse comme les regrettées Twin Tower.

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Après, on s’étonne de ne plus se comprendre entre voisins.

Et d’entendre votre inspecteur d’histoire vous dire que non, vous ne pouvez pas prendre en compte l’orthographe.
Et celui de français vous rappeler que la dictée, c’est le mal. Que le systématique, c’est Satan.
Soit.
Ainsi donc, mes enfants, nous nous retrouvons avec des élèves qui considèrent que “la température baise” en sciences.
Il ne s’agit que d’un petit “s” me direz-vous. Certes. Je me réjouis de voir ce qu’en pensera leur patron lorsqu’ils feront la même confusion dans un rapport plus tard.
R.I.P. l’orthographe. Et la jolie langue de Molière qui “parle quand même pas comme nous oufti madame! c’est vraiment du français?”
Sauf qu’on retrouvera sans doute une partie de ces gosses sur les bancs des cours du soir de grammaire et orthographe dans dix ans, comme les adultes auxquels j’enseigne aujourd’hui et qui ont fini par avoir trop honte de voir leur intellect réduit, aux yeux des autres, à la qualité de leur faible maîtrise orthographique.
C’est un peu triste, si l’on y songe, que l’école de 2014 n’offre plus les cours de base de langue maternelle et que l’on finisse contraint d’aller les chercher en promotion sociale, à un âge où il devient tellement plus complexe d’acquérir des réflexes orthographiques.
Tout le monde s’en fout? Peut-être. Peut-être pas.
Mais n’oublions pas que maîtriser sa propre langue permet la compréhension. Dans toutes les matières, dans tous les domaines.
Il me semble me rappeler que ce fut une lutte autrefois, même si elle est bien lointaine. Nos pauvres aïeux doivent frémir à l’idée que nous fermons nous-mêmes l’accès à la culture pour lequel ils se sont battus afin de ne plus être soumis au règne des bourgeois intellectuels.
Mais quoi qu’on en pense, quoi qu’on me dise ou m’impose, ce n’est pas demain la veille que je considérerai qu’une réponse valable à l’écrit peut commencer par “Ben alors…” ou que “les trase icnophique permate savoir ci l’hauteure a réson”* veut dire quelque chose.

* l’élève voulait dire “Les traces iconographiques permettent de savoir si l’auteur a raison”. Il s’agit d’une phrase rédigée par un élève de deuxième générale, intellectuellement tout à fait normal et qui ne constitue pas une exception.

Je n’aborderai pas ici la difficulté de la syntaxe sous toutes ses formes et la disparition systématique du vocabulaire dit “littéraire”. Mais sachez que, lorsque vous expliquez à un élève qu’il a confondu un mot avec un autre, il vous répond “Ah bon, vous le voyez comme ça, ce mot-là. Pas moi.”
Parce que naturellement, chacun sa langue et Dieu pour tous.

Tout ça pour dire que Babel, c’est pour demain.

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