Quand j’étais petite fille…

Autrefois, le facteur, il passait prendre un café à la maison. Mais c’était quand j’étais petite. Il y a fort fort longtemps.

On le connaissait tous, on l’appelait par son prénom et il faisait partie de la vie du quartier.

Les “vieux” aussi faisaient partie de nos vies. Ils étaient assis sur les bancs ou sur leur seuil. On passait leur faire coucou et ils nous filaient un bonbon. S’ils avaient besoin d’un truc, ils pouvaient demander au voisin, parce que c’était normal entre voisins. Et s’ils ne donnaient pas signe de vie un matin, on allait voir. Parce que “ce n’est pas normal que Mariette n’ait pas encore levé son volet”.

Il y a 15 ans, lorsque j’étais encore une jeune adulte, mon facteur, c’était Michel. Michel déposait mes colis dans mon jardin. Il les planquait sous les fleurs et me glissait un petit mot sous la porte.

Un jour Michel a été muté puis je n’ai plus jamais connu un seul facteur. Les colis? Faut aller faire la file parce que “on n’a pas le droit” de les mettre dans l’abri de jardin par exemple.

Ma fille ne rend service à aucun voisin, parce qu’en 2017, on ne laisse plus sa fille se promener dans la rue sur le retour de l’école. D’ailleurs je lui ai appris à ne parler à personne.

Et puis…

Les tournées des facteurs sont longues et pénibles, plus le temps de s’arrêter chez l’un ou chez l’autre parce que “c’est la loi du marché et il doit être rentable”.

Et puis… moins de courrier à livrer… ça fait une sacrée chute de potentiel.

Une Poste 2.0.

La Poste Française a alors eu l’idée de génie de diversifier ses activités.

En faisant quoi?

Bah en te faisant payer pour le service qu’ils offraient avant tiens! Mais en t’englobant ça dans un joli paquet tout mignon pour que tu trouves que c’est “une super belle initiative”.

Dites bonjour au service “Veiller sur Mes Parents”.

La Poste te propose donc de prendre soin à ta place de tes parents.

C’est pas merveilleux ça?

Dans l’application, le facteur doit également estimer si la personne visitée se porte bien.

En plus, c’est super, votre parent n’est plus jamais seul! Il peut contacter des équipes de téléassistance 24h/24.

(Souscrire en ligne, merci)

Pour 6 visites par semaine, c’est 139,95€ par mois… (dont une partie déductible)

Premier abord

Au premier abord, pourquoi pas?

Pour les gens qui vivent loin de leur famille, ma foi, c’est une solution.

Je bosse en tant que bénévole dans une association de personnes âgées depuis deeeees années. C’est vrai que certains sont seuls, que l’après-midi mensuelle qu’on passe ensemble vaut beaucoup et que si une visite plus régulière était possible, ce serait mieux. Donc why not…

Mais payant???

Après 3 minutes de “oui y a un truc sympa”, j’ai vite été horrifiée.

  1. D’abord, je me suis demandé quelles étaient les compétences du facteur pour estimer l’état de ma Mamie. “Ils sont formés par des professionnels”. Ah. Ca va alors.

Puis j’ai fouillé et cherché des témoignages et je vous laisse vous faire votre propre opinion en relayant cet article du Monde où il est évident, que niveau formation et encadrement, on est loin du compte. 

Il s’agit donc d’une formation en ligne. D’accord.

“S’il tient debout, tu dis qu’il va bien”, je suis curieuse de savoir de quel type de professionnel on parle au juste.

Il existe déjà des associations, des aides à domicile, des aides soignants. Pourquoi ajouter une charge pareille aux facteurs hormis pour “leur trouver quelque chose à faire puisqu’il y a moins de courrier”?

2. Ensuite, je me suis dit qu’une fois de plus, c’était un service qui allait être utile aux plus nantis d’entre nous parce que 139,95€, même en partie déductible, ce n’est pas donné à tout le monde.

Mais c’est surtout, SURTOUT le dernier point auquel j’ai pensé qui me fait réfléchir…

3. Pourquoi monétiser un lien social qui était autrefois naturel???

On en est donc là? Tout doit devenir payant, même les 5 minutes de papote du facteur alors?

On dénaturalise tellement la chose qu’on vous vend qu’il parlera avec Mamie de “sujets qui l’intéressent”. Ah c’est formidable tiens ça, pour Mamie, de savoir que monsieur le Facteur est payé pour ses 5 minutes d’attention…

“De 5 à 10 minutes”… Et si Mamie a envie de parler 3 minutes de plus? Est-ce que ce sera facturé? Ou bien va-t-on convoquer le pauvre facteur pour lui donner un blâme?

J’entends bien les arguments qui disent que cela donne un sens au métier de facteur mais nom de dieu, il avait déjà un sens!!!! J’ai adoré mes facteurs (recoucou Michel, t’es le meilleur <3 ) jusqu’à ce qu’on les empêche de faire ce qu’ils ont toujours fait. J’ai adoré connaître le nom de ses enfants et qu’il voit les premières années de Lola. Bordel, est-ce qu’il faut payer pour ces liens-là maintenant???

Pourquoi ne pouvait-on inventer des solutions (oui, quand on cherche, on trouve) pour permettre aux facteurs de retrouver leur temps d’antan par des financements publics??? (c’est pas comme si on ne retrouvait pas de l’argent planqué dans les diverses intercommunales tous les jours hein)

Et au pire, c’était vraiment impossible de laisser ça à des associations de bénévoles?

Oui parce que je vous rassure, ça existe. Ne serait-ce que chez la croix-rouge…

 

Et quoiqu’il en soit, il y a des gens dont c’est le métier! Je prends par exemple en Belgique l’ASBL CEP-ÂGE.

Dans ce cas, les gens ont CHOISI d’exercer cette activité. Ce ne sont pas des employés reconvertis quasi contre leur gré, si je me réfère à l’article du Monde, qui se chargent de nos familles.

Nom de dieu cette logique de l’efficacité me laissera toujours sans voix…

Je trouve cette initiative ironique, dépourvue d’âme et tellement représentative d’un monde où l’on vit seul.

Je plains les facteurs, en tout cas ceux qui n’ont pas choisi cet exercice obligatoire, qui se retrouvent encore à enrichir une direction privatisée…

Je plains les mamies, les papys qui auront conscience que le facteur leur consacre du temps parce qu’il est payé pour.

Je plains les humains en général. Sauf le type qui a eu cette idée brillante d’efficacité marketing.

Encore que finalement, je le plains aussi. J’imagine qu’il comprendra l’ironie le jour où il devra payer pour que quelqu’un parle avec lui quand il sera vieux…