Ces derniers jours, je me suis sentie très très mal.
Il faut d’abord que je vous explique mon parcours pour vous expliquer ensuite l’état dans lequel je me trouve et les questions qui me déchirent.
Voyez-vous, j’ai toujours porté des valeurs, sans doute un peu naïves, de solidarité et d’humanisme. Je pense que je suis devenue prof, il y a mille ans, pour transmettre ces valeurs. Je croyais, sincèrement et profondément, que les enseignants étaient aux premiers rangs des sauveurs du monde. Parce qu’à mes yeux, une jeunesse qui apprend est une jeunesse qui saura quoi faire.
Et puis les réformes, les unes après les autres, ont fini par les empêcher de construire quelque chose de solide.
J’étais professeur de français. Je pensais qu’apprendre parfaitement notre langue était la voie pour pouvoir ensuite tout apprendre, tout comprendre et surtout tout communiquer. Sauf que de toute évidence, le gouvernement ne partageait pas mon idéal.
Alors j’ai démissionné. Je ne voulais pas regarder l’effondrement. Je ne voulais pas y participer pour m’assurer un salaire confortable. Cela m’était intolérable. Je ne peux pas vivre dans cet entre-deux sans me sentir lâche, voyez-vous. Et je ne sais pas comment lutter.
J’ai tenté l’engagement politique et, ô surprise, même dans un monde d’idées qui ressemblaient aux miennes, j’y ai surtout trouvé une course à la place plus qu’un rassemblement d’idéaux. Alors je suis partie aussi.
Puis j’ai essayé le coaching en image : essayer d’aider d’autres femmes à se sentir mieux, n’était-ce pas là une voie ? Mais la vie financière m’a rattrapée : je suis maman solo et à ce titre, je n’ai pas d’autre choix que rentrer dans le rang et je me suis mise à bosser dans un domaine, et c’est ironique, plus capitaliste que bien des autres.
J’ai fini par en faire un univers qui me ressemble et je me sentais enfin (un tout petit peu) alignée.
Il y avait bien au fond de moi, cachées dans mes nuits blanches, des questions taraudantes.
- quel est l’avenir d’un monde où, le 2 septembre 2026, les Nations Unies annoncent que le réchauffement climatique devrait franchir le seuil critique de +1,5 °C avant 2030, un dépassement désormais jugé inévitable qui entraînera des conséquences durables, voire irréversibles, sur les écosystèmes, les océans et les conditions de vie humaines ? Les incendies, les inondations, les migrations futures de peuples contraints de bouger… Comment on dort quand c’est juste devant ?
- comment peut-on espérer un monde solidaire et apaisé quand les algorithmes poussent chaque jour un peu plus les uns et les autres vers les extrêmes ? Corrélée aux défaillances de l’enseignement, cette information garantit à elle seule ou presque que tous les choix futurs seront les mauvais et je ne vois plus ce qu’on peut y faire…
- et comment dormir quand on sait que toutes les 10 minutes, une femme ou une fille est tuée dans le monde par son conjoint ou un membre de sa famille, soit environ 50 000 victimes par an, selon le rapport d’ONU Femmes et de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONU Femmes / ONUDC, nov. 2025) ?
Ces derniers mois, j’entendais la colère monter partout. Les enseignants qui manifestaient (encore ? disait-on, mais de quoi se plaignent-ils ces gens-là ???) sans comprendre que faire des économies sur l’enseignement c’est comme faire des économies sur les fondations d’une maison… Et mes amis, la maison tangue, je peux vous le dire…
Et puis les étudiants. Des statuts qui pullulent de gens outrés parce que des enfants vont dans la rue manifester. « Que font leurs parents à ces enfants-là ??? » « Que des casseurs »… « Soutien à la police »…
Parce que, comme ton algorithme est fait pour ne te montrer que ce que tu as envie de voir, bien entendu, tu ne verras pas les violences policières. Tu n’as non plus aucune idée du manque de formation sociale de la police, de nouveau due à un manque de moyen. Tu ne comprends pas qu’ils n’ont pas été formés « pour de vrai » à comprendre et gérer les émotions d’une manifestation et qu’ils ont peur et que la peur les rend dangereux, même face à des enfants.
Et tu te rappelles pourquoi, en cas de viol, tu vas devoir y réfléchir à deux fois avant de te confier à eux, parce que, de nouveau, ils n’ont pas été sensibilisés.
Et moi j’entends ce jeune policier se réjouir de pouvoir pour la première fois lancer des grenades lacrymo, qu’il en a « toujours rêvé ». Parce que bien entendu, mon algorithme croit que je veux voir cette réalité-là (alors que non, cher algorithme, j’en suis au stade où je veux voir des petits chats qui dansent…)

Parce que ma solution jusqu’ici était de fermer très fort les yeux et de me dire « ça va aller ».
De regarder ma fille, un peu honteuse dans mon coeur de n’avoir pas su changer le monde pour elle, et de penser très fort qu’elle ne doit pas faire d’enfant parce que je ne souhaiterais plus à un seul enfant de naître dans ce qui va arriver. Et de me dire que j’ai essayé mais que je suis trop petite, trop seule et trop inutile pour faire quoi que ce soit tellement la tâche est devenue colossale.
Je porte en moi, comme plein de gens, ces questionnements atroces au quotidien.
Alors aujourd’hui, au-delà des informations basiques comme le prix de l’essence, le prix des études, Parcours Sup en France (oui, parce que je ne comprends même pas qu’on puisse être indifférents au sort de nos propres voisins directs qui prennent encore bien plus cher que nous), au-delà des réformes, des suppressions de lignes de train, de l’augmentation du prix du bus, même pour nos papies et mamies qui n’avaient plus que ça pour se déplacer, au-delà du fait qu’il suffit que ton ménage gagne 2.700€ nets pour payer tout plein pot, ce sont les propos si peu empathiques que je lis partout qui me font pleurer. (oui, parce que je suis une fiotte qui pleure en plus)
L’empathie, c’est pour les nazes, apparemment.
« Je l’ai bien fait moi, je ne vois pas pourquoi les jeunes ne galèreraient pas un peu ».
Comme si je disais « je me suis fait violer moi, je ne vois pas pourquoi ma fille ne le vivrait pas, ça forge ».
« C’est bien fait pour tous ces profiteurs », écrit par des tas de gens qui ont hérité ou dont les parents ont construit la fortune. Comme si profiter de ses parents ou profiter de la communauté était tellement différent au fond.
« L’indexation salariale, il était grand temps de l’arrêter », dit par des patrons (la bonne blague) ou par des employés qui n’ont même pas réalisé ce que ça signifie pour leur paye.
Tout un tas de mesures sont passées sous silence, laissant croire à la classe moyenne de familles à deux salaires que « rho ça vaaaaa faut arrêter d’attendre que le gouvernement soit nourricier ». On te fait passer en douce la hausse de certains taux de TVA et accises sur les carburants sans te dire un chiffre que beaucoup ignorent : rien qu’en recettes fiscales non perçues, il y a 5,23 milliards d’euros qui dorment. Mais c’est dans le portefeuille de la classe moyenne qu’on vient taper et toi tu applaudis parce qu’en effet, pour toi, 1200€ de minerval, ce n’est rien du tout. Parce que pour toi, qui as une carte essence, 100€ de plein, tu ne le sens pas.
Mais des familles ne pourront bientôt plus voir la mer. Des tas de jeunes ne l’ont d’ailleurs jamais vue. Alors je ne te parle pas de partir à Maui hein. Je te parle juste de voir la mer la plus proche, peut-être même en sortie scolaire, même FINANCÉES par l’Etat. Parce que nom de dieu, si l’une des premières missions de l’état n’est pas d’éveiller la jeunesse au monde qui les entoure tout en lui donnant de l’espoir, à quoi on sert hein ?
Mais à partir du moment où je lis « Je ne vois pas pourquoi on financerait les repas des enfants précarisés, c’est aux parents de faire ça », je reste sans voix et désespérée de voir à quel degré d’égoïsme on est arrivés. Parce que des parents sont cons, la société doit abandonner des enfants à leur sort ? Est-ce que les laisser dans leur m… va vraiment apporter quelque chose de constructif à la société ? Ou est-ce que leur venir en aide, avoir les moyens de leur venir en aide, est-ce que ce ne serait pas une piste pour les en extraire et, qui sait, faire peut-être d’eux, plus tard, d’honnêtes travailleurs, des gens qui travailleront pour la collectivité. Va t’en savoir si parmi eux, on n’aurait pas celui qui va soigner le cancer ou un prix Nobel de chimie, tiens, finalement ? Si on ne lui donne même pas des tartines à midi parce que « tes parents sont trop cons mon gamin », a-t-on la moindre chance de le voir croire en la société et se réaliser en son sein ?
Et taxer les grandes fortunes ?
La solution qui fait frémir évidemment. Parce que, et je trouve ça drôle, les gens qui s’indignent contre les manifestants, pensent que ça signifie les taxer eux alors que, rassurez-vous les amis, les grands patrimoines sont autrement plus fortunés que quelques biens immobiliers qui se battent en duel.
Taxer les très grandes fortunes reviendrait à rentrer environ 3 milliards d’euros dans les caisses.
« Mais ils fuiraient la Belgique sacre-bleu ! ». Selon une étude publiée en octobre 2026 dans l’American Economic Review, une augmentation d’un point de l’impôt sur la fortune réduit d’environ 2 % le nombre de contribuables fortunés résidant dans les pays scandinaves étudiés, mais son impact sur l’emploi total, lié aux départs, n’est estimé qu’à 0,02 %. Taxer davantage les grandes fortunes comporte donc un risque de départs, sans que celui-ci se traduise nécessairement par un exode massif ou un effondrement économique.
Les chiffres, Simone, les CHIFFRES.
Allez, j’en reste là
Voilà. Je pourrais continuer des pages entières. J’ai encore des dizaines d’onglets ouverts, des captures d’écran, des chiffres plein la tête.
Mais il faut que je vous avoue quelque chose.
Cette semaine, je me suis disputée. Plusieurs fois. Avec des gens que j’apprécie, parfois même que j’aime. J’ai eu des mots durs, des mots que je n’aurais jamais prononcés il y a quelques années. J’ai senti monter en moi quelque chose que je ne me connaissais pas : de la rancœur. Et même, osons le mot, de la haine.
Et en relisant ce texte, je la sens encore, cette rancœur, tapie entre les lignes. Je pointe du doigt ceux qui manquent d’empathie, et je suis en train de perdre la mienne. Je dénonce les algorithmes qui poussent les gens vers les extrêmes, et je suis en train de m’y laisser pousser moi-même, bien gentiment, comme tout le monde.
Je me transforme en dragon, voyez-vous. Moi qui rêvais d’être un phare.
Parce que c’est ça, le piège. Il ne fabrique pas seulement des « méchants » d’un côté et des « gentils » de l’autre. Il fabrique des dragons dans tous les camps. Chacun crache son feu derrière son écran, persuadé d’avoir raison (et parfois, il a raison, d’ailleurs, c’est bien ça le pire), et au bout du compte, il ne reste qu’un champ de ruines où plus personne ne s’écoute.
Et je ne veux pas de ça. Je refuse de devenir ce que je combats.
Alors je me suis posé la question autrement. Pas « comment je sauve le monde ? », parce que, vous l’aurez compris, je suis trop petite pour ça. Mais « qu’est-ce que je sais faire, moi, à mon échelle ? ».
Et la réponse est d’une simplicité presque vexante : j’écris. C’est tout. C’est peu. Mais c’est à moi.
Un phare, ça ne va pas se battre contre la mer. Ça ne gagne jamais contre la tempête. Ça reste là, allumé, et ça permet à quelques bateaux de ne pas s’écraser sur les rochers. Si ce texte fait qu’une seule personne s’arrête une seconde avant de taper « bien fait pour eux » sous la photo d’un gamin dans une manif, alors j’aurai fait mon boulot de phare. Un tout petit peu.
Maintenant, je vais être honnête avec vous : je ne lirai pas les commentaires.
Pas par mépris. Pas par lâcheté non plus (enfin, j’espère). Flaubert a écrit : « Il est vrai que je suis doué d’une sensibilité absurde ; ce qui érafle les autres me déchire. » Cette phrase m’a toujours parlé, parce que c’est exactement moi. Ce qui glisse sur la carapace de certains me laisse des entailles qui mettent des semaines à cicatriser. Et là, tout de suite, je n’ai plus la force de saigner en public.
Je sais aussi ce qui se passerait si je les lisais. Je répondrais. Je m’énerverais. Je redeviendrais dragon. Et tout ce que je viens d’écrire ne vaudrait plus rien.
Alors je vous confie ce texte, voilà. Il ne m’appartient plus tout à fait.
Si vous vous y retrouvez, partagez-le. Ouvrez le débat, vous, puisque je n’en ai pas l’énergie aujourd’hui. Mais faites-le avec douceur, s’il vous plaît. Avec des chiffres, avec des arguments, avec cette empathie dont on manque tant. Ne devenez pas des dragons pour défendre mes idées : ce serait leur faire le pire des affronts.
Et si vous n’êtes pas d’accord avec moi ? Eh bien, sachez que je ne vous déteste pas. Je ne veux pas vous détester. C’est même tout l’objet de ce texte.
Ce soir, j’ai regardé ma fille. Et pour la première fois depuis longtemps, je ne me suis pas sentie seulement honteuse de ne pas avoir changé le monde pour elle. Je me suis dit que je pouvais au moins essayer de lui montrer qu’on peut rester humain quand tout pousse à ne plus l’être.
C’est pas grand-chose.
Mais c’est ma petite lumière à moi. Et je compte bien la garder allumée.


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