Babe, procureure ou Miss Daisy

En 1996, je ne sais pas si tu te rappelles, on riait devant Le Club des ex. Trois amies de fac, larguées par leurs maris pour des femmes plus jeunes, décident de se venger. On riait fort. On n’avait pas vraiment entendu la réplique la plus lucide du film.
Goldie Hawn y joue une actrice « vieillissante » (elle a juste mon âge aujourd’hui lol) qui se bat pour garder des rôles. Elle explique à ses amies qu’à Hollywood, une femme n’a que trois âges : la bombe, la procureure, puis la vieille dame de Miss Daisy et son chauffeur. Entre les trois, rien. Elle avait 50 ans.
Cette phrase, qu’on a toutes avalée sans la mâcher, qu’on a même intégrée gentiment, bien sagement, est en train de devenir fausse, grâce à des actrices de plus de 40 ans qui ont refusé de sortir de scène. Pas complètement. Pas encore. Mais assez pour que ça vaille la peine d’en parler.
Ce qu’on a appris sans s’en rendre compte
Regardez Sally Field. En 1988, dans Punchline, elle joue la partenaire amoureuse de Tom Hanks.

Six ans plus tard, dans Forrest Gump, elle joue sa mère. Ils ont dix ans d’écart dans la vraie vie, et personne n’a sourcillé. Elle était simplement passée de l’autre côté.


Les deux photos datent de la même année hein.

Remontez encore. Dans Le Lauréat, Mrs Robinson est devenue le symbole universel de « la femme mûre » qui séduit un jeune homme. Anne Bancroft avait 36 ans. Dustin Hoffman en avait 30. La femme mûre de notre imaginaire collectif avait l’âge que vous aviez peut-être quand vous avez eu votre deuxième enfant.

Et ce n’est pas de l’histoire ancienne. En 2015, Maggie Gyllenhaal a raconté qu’on l’avait jugée trop âgée, à 37 ans, pour jouer l’amante d’un homme de 55 ans. Elle a raconté que ça l’avait d’abord blessée, puis mise en colère, et qu’elle avait fini par en rire. Jaune, j’imagine.
Ce que ces histoires nous ont appris, à nous qui avons grandi avec ces films, c’est une règle jamais écrite : passé 40 ans, une femme devient la mère, la belle-mère, la méchante ou la tante un peu folle. Elle ne désire plus, on ne la désire plus, et surtout, elle ne porte plus l’histoire. Elle la regarde passer.
Et puis, elles ont refusé de sortir de scène
Le 12 mars 2023, Michelle Yeoh reçoit l’Oscar de la meilleure actrice à 60 ans. Elle est la première femme d’origine asiatique à l’obtenir, et elle profite de son discours pour dire aux femmes de ne laisser personne leur expliquer qu’elles ont passé leur apogée. Le même soir, Jamie Lee Curtis, 64 ans, reçoit son tout premier Oscar après plus de quarante ans de carrière.



En janvier 2025, Demi Moore remporte le Golden Globe pour The Substance, un film qui parle précisément d’une actrice qu’on pousse vers la sortie parce qu’elle vieillit. Sur scène, elle raconte qu’un producteur l’avait cataloguée, trente ans plus tôt, comme une « actrice popcorn » : rentable, mais pas sérieuse. C’était sa première grande récompense. Elle avait 62 ans.

Quelques mois plus tôt, Nicole Kidman présentait à Venise Babygirl à 57 ans. Elle n’y joue ni la mère de l’héroïne, ni la patronne froide, ni la veuve digne. Elle joue une femme qui désire, qui trompe, qui doute, qui se perd. Le rôle qu’on aurait confié à une actrice de 35 ans il y a vingt ans.
Et puis il y a eu septembre. Les Ensorceleuses, sorti en 1998, avait été un échec en salles avant de devenir un film culte, celui qu’on se repasse entre copines à Halloween. Vingt-huit ans plus tard, Sandra Bullock et Nicole Kidman reprennent les rôles des sœurs Owens. Pour son premier week-end, Les Ensorceleuses 2 détrône Spider-Man: Brand New Day, qui dominait le box-office américain depuis six semaines.
Deux femmes de 59 et 62 ans ont battu un super-héros. Relisez cette phrase.

Même l’Académie semble avoir bougé. En mars dernier, Amy Madigan a reçu son premier Oscar pour Weapons, quarante ans après sa première nomination. Et parmi les nommées pour le meilleur rôle féminin figuraient Rose Byrne et Kate Hudson, toutes deux nées en 1979. Pas des rôles de mère. Des premiers rôles.
« Oui, mais elles sont refaites »
Je vous entends d’ici. Ces femmes ont des millions, des coachs, des dermatologues à demeure, et sans doute plus d’injections qu’elles ne le diront jamais. Elles ne vieillissent pas comme nous.
C’est vrai. Et je vais être honnête avec vous, parce que c’est la seule chose qui m’intéresse ici : moi aussi, je m’entretiens. Je fais du Botox depuis mes 34 ans. J’ai fait une blépharoplastie, des fils tenseurs. J’ai une routine de soins qui me coûte plus que je n’oserais le dire. Je ne vous dirai jamais que mon secret, c’est deux litres d’eau et huit heures de sommeil (mais je dors quand même huit heures 😉 )
Alors non, je ne vais pas vous vendre l’idée que ces actrices sont « restées naturelles ». Mais je crois qu’on se trompe de débat quand on s’arrête là. Ce qui a changé, ce n’est pas leur visage. Des actrices de 50 ans retouchées, il y en avait déjà dans les années 90. Elles jouaient quand même les mères.
Ce qui a changé, c’est le rôle qu’on leur donne. Et surtout, le rôle qu’elles ont décidé de prendre. Nicole Kidman produit une grande partie des projets dans lesquels elle joue, Les Ensorceleuses 2 compris. Reese Witherspoon a bâti une société de production entière autour d’histoires de femmes. Elles n’ont pas attendu qu’on leur propose mieux que la vieille mère. Elles ont écrit les rôles. (‘tain, je suis si fière des femmes en écrivant ça…)
Le soin, l’injection, la crème hors de prix, c’est un choix. Le mien est assumé. Ce qui me pose problème, ce n’est pas qu’une femme de 50 ans prenne soin de son visage. C’est qu’on lui fasse croire qu’elle n’a pas le droit d’exister sans ça. La frontière entre les deux est fine, et je ne prétends pas toujours savoir où je me situe. Mais je sais une chose : le jour où je me fais injecter par peur d’être mise de côté, ce n’est plus un soin. C’est une soumission.
Mais la giga place de warrior de Meryl Streep dans l’univers cinéma me rassure par avance. Elle n’est pas la vieille grand-mère, elle est toujours la cheffe de Vogue.
Ne crions pas victoire trop vite
J’aimerais vous dire que la bataille est gagnée. Les chiffres disent le contraire.
Depuis plus de vingt ans, la chercheuse Martha Lauzen, de l’université d’État de San Diego, passe au crible les cent films les plus rentables de chaque année aux États-Unis. Dans ceux de 2024, 35 % des personnages féminins avaient la trentaine. Dans la quarantaine, ils ne sont plus que 16 %. Chez les hommes, c’est l’inverse : plus ils vieillissent, plus ils sont présents à l’écran.
L’édition 2025 de son rapport enfonce le clou : à 60 ans et plus, on ne compte que 5 % des personnages féminins, contre 8 % des personnages masculins. Les Kidman, Bullock et Moore sont des exceptions éclatantes. Elles ne sont pas encore la règle.
Ce qui change, en revanche, c’est que ces exceptions remplissent les salles. Et à Hollywood comme partout, l’argent finit toujours par convaincre ceux que les arguments n’ont pas convaincus. Chaque billet acheté pour voir deux sorcières de 60 ans est un vote. On est en train de voter.
Personne ne m’a donné de rôle
J’aurai 50 ans en décembre. L’an dernier, j’ai quitté un job confortable pour me lancer seule. J’ai sorti de son tiroir un roman qui y dormait depuis quatre ans, et je le publie. J’ai repris des études pour devenir coach. À l’âge où le scénario de mon adolescence m’aurait reléguée au rôle de la mère qui prépare le gratin pendant que les autres vivent l’histoire.
Personne ne m’a proposé ce rôle-là. Je l’ai écrit, comme Kidman et Bullock ont écrit le leur, avec beaucoup moins de moyens et sans doute plus de doutes. Et avec du Botox, oui. Les deux ne s’excluent pas.
Ce que j’ai compris en regardant ces femmes, ce n’est pas qu’il faut rester jeune. C’est qu’il faut arrêter d’attendre qu’on nous autorise à rester dans la course. Le film ne s’arrête pas à 40 ans. C’est juste qu’on nous a très longtemps caché la suite du scénario.
Alors je vous retourne la question, et j’ai vraiment envie de lire vos réponses : qui, un jour, vous a déclarée hors jeu ? Et qu’est-ce que vous avez fait, ou qu’est-ce que vous allez faire, pour lui prouver le contraire ?


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